THE CHASER de Na Hong-Jin

On vous le disait il y a peu : les Coréens s’affirment depuis une dizaine d’années comme les spécialistes du dynamitage de films de genre. La preuve une fois encore avec The Chaser, brillant premier long métrage signé Na Hong-Jin, rencontré au récent Festival du Film asiatique de Deauville, où il s’est vu justement récompensé du Grand Prix Action Asia.

On gardait un souvenir marquant de la découverte du film à Cannes, en mai dernier. The Chaser y était présenté à la fameuse « séance de Minuit », a priori synonyme d’émotions fortes : on en en était effectivement sorti ébranlé. À l’époque, le réalisateur Na Hong-Jin, âgé d’une petite trentaine d’années, ne s’inquiétait que d’une chose : allait-il obtenir le diplôme de fin d’année validant son école de cinéma ? Une bonne blague au vu du talent et de la maîtrise déployés dans cet haletant premier long métrage, redécouvert avec bonheur au récent festival de Deauville. Soit Joong-ho, un ancien flic devenu proxénète, qui persuade l’une de ses « filles », malade, de répondre à l’invitation d’un client exigeant. À peine est-elle partie le rejoindre qu’il s’aperçoit que ce même client est à l’origine de la disparition de plusieurs de ses prostituées.Trop tard : le contact est rompu avec celle qu’il vient d’envoyer dans la gueule du coup, et qu’il a peut-être encore une chance de sauver …

C’est dans un fait divers que le jeune homme a trouvé l’inspiration de ce premier long métrage, succès surprise du box office coréen, qui repousse très loin les limites du film noir. Na Hong-Jin ajoute un vrai commentaire social à sa chasse à l’homme, qu’il a souhaité tourner « comme un documentaire » – la plupart des course-poursuite sont ainsi filmées caméra à l’épaule – et qui s’inspire beaucoup de la construction et de l’esthétique du manga : les niveaux d’intrigue ne cessent de progresser via l’apparition de nouveaux personnages ou de cruels rebondissements, tandis que ses cadrages privilégient les gros plans. « Je suis effectivement un gros lecteur de mangas depuis l’enfance, à tel point qu’au lycée j’ai souhaité apprendre le japonais, simplement pour pouvoir lire un manga en VO ! J’ai également envisagé de devenir dessinateur, avant de m’apercevoir que je me sentais frustré par le format de la case, qui ne me permettait pas de mettre tout ce que je voulais exprimer. Du coup, je me suis tourné vers le cinéma, mais j’ai gardé du manga le goût des plans serrés. J’aspire d’ailleurs à imiter Sergio Leone, en utilisant des gros plans qui soient très significatifs ».

Particulièrement anxiogène, The Chaser doit beaucoup à ses interprètes, remarquables, mais aussi au quartier de Séoul qui abrite cette chasse à l’homme : un dédale de ruelles étroites et escarpées, véritable labyrinthe au cœur duquel le tueur a caché sa proie. « Plus que l’idée de filmer en extérieur, c’est l’envie de traiter du quartier résidentiel qui m’a amené à tourner ce film. Il faut savoir qu’il y a beaucoup d’églises protestantes en Corée, en particulier à Séoul, et qu’elles se repèrent aux néons rouges en forme de croix qui surmontent leurs toits. Du sommet de la colline où nous tournions le film, j’apercevais, de nuit, cette nuée de croix rouges qui faisait ressembler la ville à un cimetière. C’est exactement l’impression que je voulais donner de ce quartier résidentiel, très différent de jour et de nuit : personne ne sait vraiment qui est son voisin, et l’on s’y sent très facilement en insécurité ».

Vous l’aurez compris, The Chaser est aussi riche visuellement que thématiquement. Il s’impose en tout cas comme l’un des grands thrillers de ces dix dernières années, confirmant la vitalité du cinéma coréen, autant que sa noirceur, dont il tire une force et un souffle remarquables.

Une dernière remarque en forme d’avertissement: ce cinéma-là n’autorise aucune échappatoire …

Mathilde Lorit

THE CHASER, de Na Hong-Jin
Avec Kim Yoon-suk et Ha Jung-woo
Sortie le 18 mars

Laisser un commentaire


Vérification : *