Pourquoi ôter Camus de son soleil ?

sysipheIl faut imaginer Camus heureux. Camus qui nous invite, en derniers mots du Mythe de Sisyphe, à l’imaginer heureux. Camus viré de l’Institut de météorologie d’Alger sous le prétexte qu’il ne sait pas rédiger. Ce n’était pas son truc que de faire des prévisions météo à cet homme épris de ce que le soleil nous offre de lumière et d’ombre. Camus mort sur une ligne droite de l’Yonne, le 4 janvier 1960 : que dit la météo de ce jour là ? Il venait de quitter Lourmarin, où il repose aujourd’hui, à mi-chemin de Paris et d’Alger, là où soleil et ombre alternent en bruit de fond du monde.

A l’époque où l’on décentralise les musées nationaux, où le Centre Pompidou ouvre à Metz, où le Louvre prend pied dans les déserts arabiques, on nous ressert le Panthéon des grands hommes d’une patrie reconnaissante. Pourquoi le transférer plus à Paris qu’à Alger ? Pourquoi ne pas rompre enfin avec cette politique de centralisation des lieux de mémoire ? Pourquoi le mettre à l’ombre, Albert Camus, à l’ombre des autres grands, comme si sa grandeur ne se suffisait pas à elle-même ?

Se recueillir à Lourmarin, c’est lui rendre hommage, penser à lui, au cœur du Lubéron, et quelques minutes, ne penser qu’à lui et pas à soi, à son sourire et à son désespoir, à ce déchirement que fut pour lui le Nobel, à sa solitude.

Lui rendre visite au Panthéon, ce serait faire son marché des grandes têtes, se les offrir en catalogue, les chasser l’une après l’autre, se payer une collection, comme ces amateurs de sommets qui veulent inscrire des pics à leur palmarès en oubliant de jouir de l’ascension. L’émotion devant la tombe de Brassens au Cimetière des pauvres de Sète, le silence solitaire et ému sur celle de Samuel Beckett à Montparnasse, la paix de la Chapelle de Milly qui entoure la sépulture de Jean Cocteau, les océans devenus les tombes des naufragés de la mer et aujourd’hui de l’air, sont à l’heure de la mondialisation autant de lieux de mémoire qui imposent le respect. Ne retirons pas les morts de leurs lieux de vie ou de mort. La polémique autour du transfert des cendres de Camus au Panthéon devrait marquer la fin de cette panthéonade, et faire enfin de l’hommage aux plus grands une solennité intime, un hommage à tous les humbles dont ils furent.

Par Norbert Chatillon, philosophe, psychanalyste


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