Le traumatisme, une énigme de l’intime

Certains se souviennent de la mort accidentelle du pilote de Formule 1 Ayrton Senna en 1994. La voiture quitte la piste, percute un mur à près de 300 km/h lors du Grand Prix d’Imola. Le véhicule est remarquablement conçu et calculé pour l’absorption mécanique des chocs. Le pilote ne porte aucune blessure physique apparente et pourrait sembler indemne. Il est cependant tué sur le coup. Si la « caisse » a absorbé le choc comme il se doit, les crashs tests n’ont pas calculé la façon dont le pilote, ce pilote là, ce jour là, « encaisserait » l’onde de choc.

Le trauma, c’est le choc, l’événement venu du dehors. Le traumatisme, c’est l’effet, la résultante d’une confrontation entre un événement physique et/ou psychique, et la capacité d’encaissement de la personne.

Déclenché ou réactivé par un facteur externe, le traumatisme constitue un mode très spécifique de blessure psychique. C’est la raison pour laquelle la psychanalyse fait une distinction essentielle entre blessure et traumatisme. Toutefois, la question se posera du statut de traumatisme des blessures narcissiques. Pouvons-nous en effet considérer que la blessure originaire de Narcisse est déclenchée par un choc externe ? Elle vient de l’intérieur, du plus profond de son histoire, de ses origines et de sa conception. Il est né d’un abus : le fleuve Céphise a enlacé jusqu’à la féconder la rivière Liriope*. Ce qui cause la perte de Narcisse est la confrontation à un plan d’eau, calme comme un miroir, à l’opposé du tumulte de sa naissance. Cette confrontation constituera le traumatisme par l’activation de la blessure intime, celle de l’onde de choc d’un « arrêt sur image » et d’une intériorité en perpétuel mouvement.

L’énigme sur laquelle les psychanalystes n’ont de cesse de travailler prend sa source dans une question de simple bon sens : d’où vient qu’à partir de situations observables apparemment semblables, les réactions de chacun sont uniques, et ne peuvent donner lieu à une explication classiquement scientifique, c’est-à-dire mesurable et transposable ? Toutes les confrontations originaires à l’image de soi ne provoquent pas les ravages destructeurs éprouvés par Narcisse !

Cependant, la réactivation de leurs blessures narcissiques se fait jour lorsque des parents craignent d’avoir traumatisé leurs enfants à partir de conduites qui ne leur font ni chaud ni froid, et ne s’aperçoivent pas les avoir choqués alors qu’ils sont persuadés d’avoir œuvré pour leur bien . Un peu à la façon dont les constructeurs de voitures de courses étaient convaincus d’avoir bien fait en protégeant les pilotes contre les risques de lésions externes en cas de choc extrêmement violent, sans imaginer à quel point le mieux pourrait devenir le pire ennemi du bien. La fascination narcissique devant tant d’ingéniosité technique conduit à s’aveugler sur certaines de ses consequences possibles : Ayrton Senna sera finalement mort en bonne apparence d’intégrité physique.

L’onde de choc que nous évoquions constitue cette énigme de l’intime, cette vibration qui modifie l’organisation du vivant selon d’imprévisibles chemins et d’inaccessibles perceptions. Tantôt pour son bien, tantôt pour son malheur.

Au cours de la même époque la psychanalyse décrit, par la métaphore de l’électricité, les processus de traumatismes, et une certaine forme de médecine fait le pari que des électrochocs pourront restaurer l’équilibre psychique de patients considérés comme fortement perturbés.

Dès ses premiers pas, la psychanalyse va distinguer deux types de traumatismes : ceux auxquels le sujet n’aurait pu échapper en aucune façon, du fait de circonstances extérieures comme du fait de sa constitution psychique, et ceux dont le sujet se représente intérieurement – que ce soit ou non à juste titre – que sa conduite lui aurait permis d’ éviter. Si dans un premier temps Freud met l’accent sur l’origine des traumatismes, il va très tôt s’intéresser à la façon dont le sujet réagit face aux impressions reçues.

Cette nouvelle perspective aura des conséquences radicales : le travail mis en œuvre dans les séances ne porte pas sur la réalité externe des situations. Au moment où celles ci se taisent ou se parlent, le patient n’y accède que par la médiation de la mémoire, de l’oubli et de ses transformations intérieures. Quant au psychanalyste, il prend appui sur la parole et ses errances, sur le traumatisme toujours agissant, et non sur l’événement auquel il ne saurait avoir accès.

Norbert Chatillon

* Ovide, Métamorphoses, livre III, vers 340 à 350.

Ce texte constitue l’introduction d’un ouvrage à paraître :
Le traumatisme, une énigme de l’intime.

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