Art thérapie : peindre, danser, sculpter…

peintureartSoigner l’âme en dansant, en peignant ou encore en sculptant. Telle est la démarche alternative à la thérapie traditionnelle que propose l’art thérapie. Son principe repose sur la transformation, celle de la matière, celle du corps. En transformant la matière en art, l’individu se transforme lui-même. La production artistique symbolise alors son chemin personnel.

Interview de Katia Maddalena, art thérapeute qui nous explique les fondamentaux de cette pratique.

Sens.fr : A qui s’adresse l’art thérapie et qui vous envoie vos patients ? Des institutions, des médecins avec lesquels vous travaillez en réseau ou bien vos patients viennent-ils sonner à votre porte en connaissance de votre activité ?
Katia Maddalena : « L’art-thérapie est la rencontre de l’art, c’est à dire d’un processus de création, avec la thérapie qui est un processus de création de soi-même. C’est un travail « mine de rien », un détour pour mieux s’approcher de soi, pour se révéler, tout en respectant les mécanismes de défense de chacun.

L’art-thérapie s’adresse à tous les publics quel que soit leur difficulté, leur pathologie, leur milieu, car les objectifs thérapeutiques n’ont pas besoin d’être spécifiés, ils peuvent rester sous-jacents : enfants, adolescents, adultes ; en groupe ou en individuel ; en libéral et en institution.
L’art-thérapie est présente dans les prisons,les services hospitaliers (psychiatrie, ou psychopathologie, addictologie et dépendances, cancérologie…), d’action sociale et dans les quartiers défavorisés, dans les écoles, collèges et établissements spécialisés pour enfants, adolescent ou adultes avec des troubles du comportement ou avec handicap, maisons de retraite….

Je travaille essentiellement avec des adolescents et des adultes, dépendants, en dépression, ayant subi des maltraitances physiques et/ou psychiques, parfois avec des troubles de la personnalité ; ainsi qu’avec des adolescents issus de l’immigration, dans des quartiers défavorisés, qui subissent une très forte pression sociale ;

En libéral, mes patients me sont adressés par des confrères psychologues ou psychothérapeutes, par des médecins généralistes, psychiatres ou d’autres spécialisés. Ils viennent aussi par le bouche à oreille.

L’art-thérapie n’est pas très bien connue du grand public, c’est pourquoi je me présente aussi comme psychothérapeute.

Sens.fr : Peinture, musique, écriture, improvisation théâtrale, conte, clown… peuvent-ils substituer totalement la parole d’un patient comme dans une thérapie plus « conventionnelle ou est-ce un seuil pour parvenir à enfin parler avant d’entamer une psychothérapie ?

Katia Maddalena : Cela dépend de la définition d’une psychothérapie. Pour moi une psychothérapie c’est une mise en mouvement, une mise en mouvement de ce qui est figé, ce qui est immobile dans la personne, c’est l’accompagner vers sa propre guérison, c’est une traversée à deux, un voyage pour dépasser ce qui l’a mutilée, structurée, ce qui l’empêche d’être soi-même.
L’art-thérapie, quelle que soit la médiation, peut être une psychothérapie à part entière. C’est un travail sur la posture du patient et non sur le contenu de son aliénation, en respectant ses résistances au changement. Comment l’aider à passer de la position d’objet (dans ce qu’il subit, dans ce qu’il doit faire, de comment il doit être, de ce qu’il doit avoir) à la position de sujet avec sa propre sa vérité.

Dans les séances d’art-thérapie c’est mettre en place des situations pour que la personne aborde des résolutions symboliques. Quelle que soit la médiation (peinture, musique, écriture, conte, clown…), elle va amener le patient à porter un nouveau regard sur lui et sur son monde, à travers un processus symbolique de création et de transformation.

L’accompagnement se fait dans la forme, sans interprétations, sans dévoilement. Les projections se font implicites et la figuration de l’indicible, de façon poétique, ouvre aux patients des « surprises de conscience » et leur permet de se raconter autrement.

Je dirais que les arts plastiques, les arts de la scène, du son et de la voix, du mouvement, quels que soit leur spécificité ne sont pas un substitut à la parole, ce sont des chemins de traverse pour mieux s’approcher de la personne, de ce qu’elle est vraiment et peut-être, mais ça n’est pas une obligation, de sa parole.

Sens.fr : Vous travaillez personnellement sur trois axes en art – thérapie : peinture, sculpture et thérapie psycho-corporelle Comment s’opère le choix entre ces 3 méthodes ? Est ce vous qui en décidez ou le patient ?

Katia Maddalena : En Art-thérapie, je travaille essentiellement avec les arts-plastiques (collage, crayons aquarellables, encre de chine, pastels, acryliques, fusain, terre, modelage et sculpture), mais aussi avec l’écriture et le mandala. Et il y a du corps…

La thérapie psycho-corporelle (végéthothérapie*, bioénergie*, yoga, respiration et travail du souffle, rebirth**…) est une approche corporelle plus directe.

Certains patients me sont adressés pour de l’art-thérapie et c’est ce que je leur propose en priorité, même si dans mon dispositif, il y a toujours une approche corporelle, pour amener la personne à se relier à son corps. Mes propositions évoluent par la suite en fonction de leur état, de ce qu’ils amènent en séance, et du lien thérapeutique.

Quand un patient vient me voir pour une psychothérapie, il a d’abord besoin de parler. Progressivement, je vais introduire en fonction de là où il est, des exercices de respiration, de bioénergie, de végétothérapie, pour amener le corps à parler à travers les ressentis, les émotions, les blocages… La séance peut être centrée sur le corps et/ ou sur la création artistique, et ce qui en émerge.

Dans tous les cas, c’est moi qui pose le cadre de la thérapie, un espace sécurisant à l’intérieur duquel l’individu va progressivement exister, prendre sa place. Les consignes, inventées à chaque séance et pour chaque patient, lui permettront d’aller plus loin, à explorer, à se surprendre, à lacher-prise et, progressivement, à contacter des états modifiés de perception, son silence intérieur, une assurance, une confiance en soi, une autre image de soi…

Sens.fr : Il n’est apparemment pas question d’apprendre aux patients à exercer un art mais bien de laisser jaillir de l’inconscient des figures symboliques qui serviront de matériau au travail thérapeutique. Comment se déroule une séance et quel est votre positionnement, sachant que vous avez une double casquette, celle d’artiste et celle de thérapeute ?
Katia Maddalena : Ca n’est pas une approche psychanalytique, c’est une technique plus émotionnelle.
Il ne s’agit pas d’enseigner une technique, de reproduire un modèle, ni de faire du « beau », mais de guider discrètement chacun dans son élan créateur vers la découverte de soi et d’un silence intérieur

Il s’agit de créer un espace symbolique qui donnera de la valeur à l’expérience vécue en atelier ; il s’agit de créer les conditions pour que les choses adviennent, pour que la personne s’accouche de soi-même et se découvre en mouvement.

Les séances sont de une à deux heures. Il y a un temps d’accueil qui permet d’accueillir la personne là où elle est à cet instant dans l’espace transitionnel du cabinet-atelier, un temps que j’appelle de mise en condition corporelle (relaxation, travail sur l’imaginaire, le souffle, l’ancrage…) qui prépare au temps de création ; le temps de création proprement dit (qu’il soit plastique ou corporel), puis avant de clôturer, un temps d’échanges sur la séance. Le temps de création est toujours accompagné pour moi d’une consigne qui fait lien avec les séances précédentes et permet d’accompagner le patient de plus en plus loin, plastiquement ou corporellement.

« En travaillant un problème dans un tableau, on bouleverse toutes les autres données parce qu’il n’y a pas de problèmes séparés, ni de chemins vraiment opposés, ni de solutions partielles, ni d’options de retour… La vision du peintre est une naissance continue… » (M. Merleau-Ponty, L’oeil et l’esprit).

Selon les lieux, je me positionne en tant que psychothérapeute ou artiste. Avec des jeunes adolescents et leurs parents par exemple, je me présente comme peintre-sculpteur ; dans mon cabinet, je suis psychothérapeute, art-thérapeute et enfin artiste.

J’ai choisi une position de thérapeute relationnelle, engagée, avec mon patient. Etre là, présente, avec bienveillance, curiosité et ouverture, pour, de cette relation transférentielle, faire surgir chez lui une création, quelque chose d’inédit (sans stéréotypies, sans modèles), quelque chose qui lui appartienne.
L’artiste est un point d’appui, il a une certaine technique et a éprouvé les allers et retours entre la création et soi, entre la réalité et le symbolique, il connait la sublimation. L’art-thérapeute est un compagnon de voyage.
Quelle que soit la technique, selon les possibilités de chacun, il y a une grande exigence à avoir quant aux résultats, sans intrusion ni complaisance. Il s’agit d’aider le patient à parcourir de nouveau le chemin qui mène à la douleur pour accéder à la symbolisation de la perte.

« Pour accueillir quelqu’un il faut se mettre dans le même paysage. On repeint alors tout ça, ce n’est pas par intuition, c’est direct, ce n’est pas visible non plus, c’est senti » (Jean Oury, Création et schizophrénie)

Sens.fr : En général de combien de séances les patients ont ils besoin ? J’ai lu que parfois 4 séances pouvaient être suffisantes, mais suffisantes pourquoi ? Apaiser ou guérir ?

Katia Maddalena : Combien de séances sont nécessaires en psychothérapie, pour une psychanalyse ?
Comme vous le dites très bien cela dépend de ce qui les amènent. Et d’où ils viennent. Avec certains jeunes quelques séances (6 séances) peuvent suffir pour valoriser l’estime de soi et modifier leur conduites d’échec ; les amener vers la découverte d’autres références.

Il est vrai que quelques séances peuvent faire du bien, amener du silence, de l’intériorité, ouvrir des horizons, permettre de se surprendre, de se retrouver plus fort… Si on fait un cours de yoga, c’est mieux que si on ne le fait pas, et pourtant…

Pour des personnes en grande souffrance, il faut se donner le temps. Comme pour une psychothérapie, plusieurs années, pour qu’elle puisse (re)devenir créateur de sa propre vie, retrouver sa source intérieure et des clés pour cheminer.

Donc, cela peut aller de quelques séances à de nombreuses années.

Sens.fr : Comment devient-on art thérapeute ? Quelle a été votre formation et avez-vous comme pour les psychanalystes un superviseur ?

Katia Maddalena : Pour être art-thérapeute, une formation de 3 ans minimum est nécessaire.

Pour ma part, j’ai choisi l’INECAT, l’Institut National de Création et de Transformation qui s’appuie sur l’expérientiel, stages et ateliers d’art-thérapie dans l’institut, c’est un lieu d’ouverture, de questionnement qui nous amène à nous accoucher soi-même comme que créateur avant d’aider les autres à le faire. En tant que thérapeute on ne peut s’occuper de l’imaginaire de l’autre si on ne connaît pas le sien.

Et nous avons une éthique professionnelle à respecter et c’est pour quoi je suis membre de la FFAT (Fédération Française des Art-Thérapeutes). Je suis en cours de certification
J’ai deux superviseurs, l’un psychiatre et art-thérapeute, l’autre psychologue et thérapeute corporel. Ces supervisions sont croisées, globales.

En temps que thérapeute nous travaillons avec l’humain, ces supervisions sont essentielles pour travailler sur le contre-transfert, pour questionner sa pratique. Tout comme les formations régulières qui permettent de rester vigilantes, en mouvement dans notre vie et dans notre pratique. Pour moi c’est ça aussi l’engagement avec mes patients.

Katia Maddalena est art thérapeute à Brunoy : maddalenakatia@yahoo.fr


* La végétothérapie et la bioénergie sont des approches psychocorporelles qui s’appuient sur la conscientisation des mémoires et sollicitent l’inconscient, à travers l’expérience émotionnelle, pour changer son regard sur le monde et son monde, pour s’ancrer, s’incarner dans l’ici et maintenant. Aborder le corps en thérapie, c’est aborder le corps en tant que mémoire de son histoire. Le corps en tant que réalité, en tant que mémoire, a fait irruption dans la psychothérapie essentiellement avec les travaux de la psychologie humaniste.

Les peurs, les blessures, les fantasmes, les joies se traduisent dans des tensions musculaires, des blocages, des attitudes corporelles. La végéthothérapie (W. Reich, Navajo) et la bio-énergie (W. Reich, A. Lowen), à travers des exercices d’enracinement, des respirations, des mouvements spécifiques, des postures, permettent de retrouver le chemin de ses émotions, de ses pulsions, de ses désirs, de ses rêves, au-delà des croyances et du collectif.

** De nombreuses traditions ancestrales, comme le yoga ou le tantra, utilisent la respiration, pour nettoyer le corps, apaiser l’esprit, voire modifier les états de perception. Le rebirth (L. Orr) est né dans les années 60. Des techniques respiratoires d’hyperventilation permettent à la personne de régresser pour rencontrer ses rêves profonds ou encore ses peurs, ses angoisses, amorçant par cette prise de conscience un processus de guérison. Le rebirth est contre-indiqué dans certaines pathologies.

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