“Das Unheimliche” : l’artiste “Grosse Lubie” nous met face au mur !

L’Unheimliche est le non-familier, le familier étrange ou encore le familier qui diffère du familier de chez soi. C’est regardant l’œuvre de “Grosse Lubie” que m’est venu ce mot concept allemand, utilisé par Freud, accolé à l’oeuvre de Hans Bellmer et dont la traduction pourrait être aussi “Inquiétante étrangeté”. Des clous, des vis, des boulons rendus à taille “humaine”, détournés de leur usage commun et offerts au regard des passants dont l’imaginaire vient terminer le geste.

Son interview que vous découvrirez sous la sélection d’œuvres nous ouvre les portes d’ un univers où semble flotter en fond musical le texte de Léo Ferré : “des armes” * mis en musique par Noir Désir et sorti au lendemain du 11 septembre 2001.

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Plus de photos sur son site : grosselubie.com

Questions à Grosse Lubie

Sens.fr : Des clous et des vis à taille humaine… Des armes pour une guerre asymétrique ? Art politique donc ?
Grosse Lubie : J’aime bien l’idée que l’art est et doit être politique (Oui, ce n’est pas à la mode de dire ça : surtout pas de politique, et encore moins dans l’art… ) L’art, pour moi, donne des nouvelles lectures de notre monde contemporain. Il le montre, en parle, le critique, le transforme… c’est de la politique ! En ce qui concerne le sujet des vis et des clous (et autres petits objets du quotidien qui piquent, brûlent ou explosent) c’est en effet une allusion à ces armes, vieilles comme le monde, qui menacent nos sociétés hyper technologiques : des bombes faites avec des clous et des boulons, des avions détournés avec des cutters… Leur grande taille les transforme en lance, en bouclier… bref, en armes «primitives» qui sont mises à disposition des spectateurs-passants (…pour que tous puissent participer à la guerre en cours?)

Sens.fr :Des tirages A4 en noir et blanc et de la colle blanche. L’utilisation de ces matériaux fait il parti du dispositif ?
Grosse Lubie :Tout à fait, tout cela renvoie à des actions de militant de base dans une organisation politique: le collage d’affiche de propagande. Là, en plus, elles renvoient à une culture plus «radicale», puisqu’en noir et blanc, faites à la maison et non signées… De la même manière, j’ai aussi fait quelques tracts. Tout cela est censé participer à une ambiance un peu paranoïaque…

Sens.fr : Les Utopies photographiques du 19eme siècle, une source d’inspiration pour vous au point d’en faire un maitrise à l’université ? Comment reliez vous votre oeuvre avec ce mouvement ?
Grosse Lubie : Je pratique principalement la photographie, médium inventé par le XIXème siècle. C’est une image «vieille». A son origine elle était magique. On lui conférait des «pouvoirs» incroyables, c’était déjà le dédoublement de la surface de la terre, à toutes les échelles (et en temps réel!) alors qu’elle n’était qu’une image très laborieuse à obtenir et qui va se perfectionner très lentement. Aujourd’hui, on attribue un peu les mêmes pouvoirs aux nouvelles technologies de l’image et de sa communication. Pour parler de ce monde là, je trouvais intéressant de travailler sur l’image source, l’image rupture : la photographie. Pour la série des clous dans la rue, la grande taille des objets, renforcée par la comparaison avec le mur pris en photo et reproduit taille réelle, les transforme en objets utopiques. Mais cette série renvoie aussi et surtout aux cabinets de curiosité (pré-photographiques) qui contenaient des objets «étranges» ramenés du monde entier et concentrés dans une seule pièce. (la vis m’évoque la corne de licorne que tout cabinet de curiosités digne de ce nom devait comporter)

Sens.fr : Disposées uniquement autour de chez vous, comment agissent vos oeuvres sur vous ? Font elles office de marquage de territoire ?
Grosse Lubie : J’ai toujours fait des photos chez moi, et très rarement à l’extérieur… La photographie (et internet) ramenant le monde entier chez soi sans que l’on ait besoin de quitter son fauteuil à quoi bon sortir ! Là, je sors un peu, pas très loin… En un an, j’ai collé une centaine d’images autour de chez moi. Je ne crois pas que ce soit pour marquer son territoire au sens du tag, mais plus pour faire «force de frappe». Et puis ça devient un jeu pour les habitants qui cherchent d’une semaine sur l’autre les nouveaux collages. Ils deviennent un peu acteur, regardent leur ville différemment…

Sens.fr : Comment est née cette série, qu’y avait il avant ? Qu’y aura t’il après ?
Grosse Lubie : Je me suis toujours intéressé au quotidien très proche (Je ne fais des photos que chez moi…) pour le détourner vers la fiction. Une fiction qui serait interactive, parce qu’imaginée par le spectateur (pour rejoindre l’idée sur les nouvelles technologies et l’ «interactivité» supposée innée à celles-ci: la photo aussi peut amener une forme d’interactivité). Je fais beaucoup de photos que je contre-colle pour qu’elles puissent être manipulées. Pour la série des clous et des vis, l’agrandissement considérable de petits objets du quotidien, que l’on a tous chez soi, force le spectateur à un effort d’interprétation. Il devient acteur. Qu’y aura-t-il après? Je ne veux surtout pas le savoir maintenant…

* Parole de la chanson “Des armes” :
Des armes, des chouettes, des brillantes,?
Des qu’il faut nettoyer souvent pour le plaisir
?Et qu’il faut caresser comme pour le plaisir?
L’autre, celui qui fait rêver les communiantes??

Des armes bleues comme la terre,?
Des qu’il faut se garder au chaud au fond de l’âme,
?Dans les yeux, dans le coeur, dans les bras d’une femme,
?Qu’on garde au fond de soi comme on garde un mystère??

Des armes au secret des jours,
?Sous l’herbe, dans le ciel, et puis dans l’écriture,?
Des qui vous font rêver très tard dans les lectures,?
Et qui mettent la poésie dans les discours.??

Des armes, des armes, des armes,?
Et des poètes de service à la gâchette
?Pour mettre le feu aux dernières cigarettes
?Au bout d’un vers français brillant comme une larme.

Léo Ferré

Interview réalisé par : Olivia Petrucci

2 Comments

  • Cher Julien,
    merci pour le commentaire. C’est exactement ça !
    “ré-insertion de la photo dans la réalité?”: l’objet démeusuré est “réel” parce que l’image de fond du cadre qui le contient, et dans le quel il s’intègre, est taille réelle. L’ombre du clou est “réelle” également, c’est celle de la prise de vue de l’objet, et sa transparence avec le décor renforce l’illusion.
    “camouflage?”: Super militaire… j’adore! Le nom de code personnel que j’avais attribué à la série était : “leurres” (?!?)
    “fait que le collage ne peut correspondre qu’à un seul et unique endroit?”: C’est l’emplacement utopique des caches d’armes.
    “disparition?”: Avec le collage le phénomène “temps” est intéressant. Il y en a qui disparaissent plus vite que d’autres (chacun à son histoire). Dans le processus préalable il y a aussi plusieurs moments sur le théâtre des opérations : repérage, prise de vue, collage…

  • Grosse Lubie!
    Grosse Lubie!
    Grosse Lubie!
    Grosse Lubie!

    Grosse Lubie
    PRE-SI-DENT !

    plus sérieusement, j’aurais bien aimé savoir la signification du fond de l’image collée qui reprend exactement et photographiquement l’endroit où est collé l’image de l’objet (regardez attentivement le collage du premier plan: les photos des parpaings en taille réelle recouvrent exactement les vrais parpaings). C’est une idée que je trouve extrêmement intéressante, mais j’aimerais qu’on me l’explique: ré-insertion de la photo dans la réalité? camouflage? fait que le collage ne peut correspondre qu’à un seul et unique endroit? disparition?

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